J’ai déjà parlé dans ces chroniques de plusieurs albums édités ou réédités par la BNF dont la dimension patrimoniale quant à l’histoire du livre pour enfants m’intéresse tout particulièrement. Carine Picaud y est conservatrice à la Réserve des livres rares en charge des collections du XIXe siècle et du livre pour enfants. Ainsi, de précieuses éditions originales d’albums anciens en différentes langues peuvent y être retrouvées. Par des coéditions avec certaines maisons d’édition pour l’illustré comme Albin Michel jeunesse ou les éditions 2042, la BNF a commencé à rééditer certains de ces livres pour les faire découvrir au public actuel. Depuis quelques années, un service éditorial propre a repris la main sur la partie jeunesse de ce catalogue avec quelques nouveaux titres par an, consciencieusement choisis dans la réserve pour leur intérêt graphique, narratif, historique et leur portée potentielle de nos jours. Comme c’est le cas dans cet album, chacun de ces livres est accompagné d’une postface de Carine Picaud, permettant de le remettre dans son contexte.
Sándor Bortnyik est un peintre, graphiste et affichiste hongrois représentant l’avant-garde artistique de son pays dans l’entre-deux-guerres avec l’école d’arts appliqués qu’il a ouverte en 1928, incarnant une forme de Bauhaus magyar. Il a été inspiré par différents courants de l’époque dont l’expressionnisme allemand, le cubisme français, le constructivisme russe et l’Art déco. S’il a illustré en 1931 une édition des Aventures du Baron de Münchhausen, Le Voyage enchanté est son unique album pour enfants. Albert Sixtus est un célèbre auteur allemand de nombreux livres pour la jeunesse de la première moitié du XXe siècle, jamais traduit en France avant cette édition.

Le voyage enchanté nous raconte celui de deux enfants, Max et Marie, transportés par leurs cerfs-volants jusqu’à une île lointaine, royaume des jouets qu’ils découvrent avec joie. Cette expédition merveilleuse partant de jeux d’enfants pour arriver à un univers enchanté à leur mesure fait de jeux, d’amusements et de gourmandises est un thème récurrent dans la littérature pour la jeunesse, pouvant évoquer, pour les plus connus, tant le Pays imaginaire de Peter Pan de James Matthew Barrie que le Pays des Merveilles d’Alice de Lewis Carroll. L’on se retrouve entre jeux, rêve et réalité dans une boucle jusqu’au retour à la maison d’où ne reste que quelques ballons de baudruche dans les mains des deux enfants.
L’histoire de ce livre est particulière dans sa forme en tant qu’album jeunesse, alliance de texte et d’images formant narration, ce qui le rend d’autant plus intéressant. Ainsi, les illustrations de Sándor Bortnyik, alors artiste célèbre, préexistèrent au texte, d’où sa mention en premier sur la couverture, alors que la convention veut que l’auteur soit en général mentionné avant l’illustrateur. De ces dix-neuf images en lithographie ont été tirées entre 1926 et 1933 quatre versions de livres, avec des textes différents à chaque fois et non des traductions de la première version hongroise. Ont donc suivi une version allemande, une autre américaine puis une version sans aucun texte reprenant les illustrations sous forme de leporello.

Les illustrations de Sándor Bortnyik sont caractéristiques de ses différentes influences artistiques et principalement de l’Art déco. Les paysages et personnages y sont créés par des formes simples, souvent géométriques en aplats de couleurs vives sans contours rehaussés de quelques tracés. Le rond y est très présent, entre les visages et les ballons, mais aussi les triangles ou différents quadrilatères et des formes stylisées, des nuages par exemple. Son travail d’affichiste se ressent dans ses compositions très réfléchies, allant vers le constructivisme par moment, autour de diagonales, de perspectives aplanies, de point focal ou d’effets de symétrie. À noter les pages de garde peuplées d’animaux exotiques qui dénotent tout en ravissant l’œil.
Par cette édition française, basée sur le texte d’Albert Sixtus de l’édition allemande conservée à la réserve de la Bibliothèque Nationale de France, comme indiqué en page de titre, Bernard Friot se livre bien plus à une adaptation qu’à une traduction. Contrairement aux précédentes versions libres les unes des autres, il a conservé la base du texte allemand qu’il a adapté pour en conserver l’essence littéraire plus que la littéralité, dans une forme de traduction tenant compte autant de l’intention de l’auteur que du public de destination. Le texte est rimé, composé à chaque séquence de huit vers libres sur chaque page de gauche laissant l’œil des lecteur.ices apprécier les détails des pleines illustrations y faisant face. Le traducteur, bien connu par ailleurs pour son travail d’auteur avec notamment Les Histoires pressées aux éditions Milan, en devient ici comme le troisième auteur, permettant, grâce à la finesse de son usage des langues, de transposer en français l’esprit mais aussi la musicalité, le rythme ou les allitérations qu’il a pu y lire en allemand. Avec ce livre, il me semblait intéressant de mettre en lumière le travail souvent invisibilisé des traducteur.ices. Cela est d’autant plus intéressant que, dans ses éditions d’albums, la Bibliothèque Nationale de France cherche toujours à être la plus fidèle à la version originale qu’elle souhaite faire découvrir à un plus large public, la fidélité étant ici respectée par l’adaptation.
Le Voyage enchanté, Albert Sixtus & Sándor Bortnyik, traduction de Bernard Friot, éd. de la Bibliothèque Nationale de France, 17,50 euros, à partir de 5 ans.
Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 63 min environ).
Pour plus d’informations sur les éditions de la Bibliothèque Nationale de France.